L'art d'aimer les chevaux.

 

C’était une autre époque. Elle a duré longtemps, quelques milliers d’années. Lui était là bien avant, et il a vu arriver l’homme sur cette planète. Lui, le cheval sauvage, libre, autonome, allait désormais vivre avec l’homme… Rien de pacifique dans cette cohabitation : toujours à l’affût de solutions pour manger, se déplacer, se battre, l’homme a utilisé le cheval comme un outil dès le Néolithique. Cette domestication s’est perfectionnée au fil des siècles. Le cheval sauvage est ainsi devenu cheval de labour, cheval de transport, cheval de guerre, cheval de boucherie… Un bon ouvrier, un esclave puissant, docile, et surtout facilement convertible en steaks en cas de rébellion. Il a fallu attendre encore pour qu’il soit aussi transformé en cheval de sport : courir plus vite, sauter plus haut, être compétitif… Le « meilleur ami », la « plus noble conquête » de l’homme avait décidément toutes les qualités, et cette alliance – ou plutôt cet assujettissement – allait nourrir légendes et romans, de Pégase à Bucéphale, de Rossinante à Jolly Jumper.

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Mais comment l’homme a-t-il pu « faire à sa botte » ce mammifère dix fois plus lourd et quarante fois plus puissant que lui ? En fait, ce sont surtout les militaires qui ont instauré et codifié la relation entre homme dominant et cheval dominé. Pour les dresser, ils les ont isolés, les ont attachés dans un espace circulaire, les ont fouettés… Pour les avoir sous la main en permanence, ils ont inventé des cellules spéciales appelées boxes avec tout juste dix mètres carrés d’espace vital. Pour les nourrir selon leurs critères, ils leur ont fourni des « rations » peu compatibles avec les aliments qu’ils trouveraient en milieu naturel. Pour qu’ils soient plus prompts à l’effort, ils ont placé un mors dans leur bouche, plus ou moins meurtrissant, et se sont armés d’éperons et de cravaches. Et pour ne pas avoir à les parer ni à les préparer, ils ont ajouté au bout de leurs ongles des fers qui affectent à la fois leur motricité et le fonctionnement de leur organisme. Sur ce régime pénitentiaire, tout un decorum est venu peu à peu se greffer, entérinant cette relation décidément déséquilibrée entre l’homme et le cheval : costumes, pompons, harnachements, figures de style, jeux de cirque… Tant de livres nous décrivent tout cela, tout ce qu’il faut et ne faut pas faire pour correspondre à la nomenklatura du monde équestre.

Cette époque soi-disant épique a duré, perduré… Au XXe siècle encore, les chevaux ont connu de très près la boucherie et la guerre, à moins que ce soit l’inverse. Mais depuis les années cinquante, l’homme a cessé, dans sa grande bonté, d’utiliser le cheval comme instrument de guerre et de travail. Le pétrole était passé par là, le cheval-vapeur avait désormais plus de puissance qu’Equus caballus. Et puis sont arrivés les défenseurs de la cause animale, ces empêcheurs de tourner en rond qui ont dénoncé, par exemple, le massacre des éléphants pour leur ivoire, ou la chasse des animaux à fourrure, ou encore la surpêche. Les notions de biodiversité, de respect des êtres vivants, de bien-être animal se sont immiscées, très modestement, dans la conscience collective. Les jours de l’ethnocentrisme étaient comptés, les boucheries chevalines se sont faites plus rares, on aurait même pu croire que l’homme se civilisait… C’étaient les années de la (re)découverte du plaisir et de la paresse, des luttes féministes ou pacifistes, du flower power. Vingt ans après les congés payés, un concept nouveau émergea : le loisir. On pouvait désormais consacrer du temps à des choses qui nous font plaisir plutôt qu’exclusivement au travail et aux tâches ménagères.

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Qu’allait-on faire des chevaux, désormais ? Depuis l’émergence des classes bourgeoises du XIXe siècle, on avait déjà commencé à les transformer en sportifs : parties de polo, concours hippiques, courses de vitesse faisaient et font encore l’amusement des nantis, qui avaient pratiqué bien avant le commun les joies de l’oisiveté. Mais, alors que les militaires continuaient à parader avec leurs chevaux, cantonnés dans un Cadre noir, le bon peuple réalisa que le cheval pouvait à la fois être un bon compagnon et une source de plaisir : la promenade à cheval, puis la randonnée équestre, se sont peu à peu démocratisées.

L’homme a-t-il pour autant changé de regard sur le cheval ? A-t-il commencé à voir les choses du point de vue de son meilleur ami ? Est-ce que les méthodes d’élevage et de dressage ont évolué ? L’équitation elle-même a-t-elle profité de cette « libération des mœurs » propre à la fin du XXe siècle ? Eh bien pas du tout. L’homme continue à gérer le cheval comme le ferait un sergent de l’armée régulière. Au concept nouveau de cheval compagnon, de cheval de loisir, il applique toujours les mêmes principes contraignants : isolement, sédentarisation, contention, alimentation imposée, travail à la demande… Autrefois disponible pour partir guerroyer, le cheval doit maintenant se plier aux horaires des centres équestres. Adulte à seulement 7 ans, il est sevré dès l’âge de 6 mois et traité comme un compétiteur à moins de 18 mois. On le confine toujours dans des boxes alors qu’il devrait vivre nuit et jour à l’extérieur, parmi ses congénères. Lui sont toujours imposées les ferrailles blessantes, dans la bouche, dans la selle, sous les pieds. Comme un poulet, il est nourri aux granulés, retapé à coups de médicaments, réformé sans qu’on sache vraiment où ni comment il finit sa vie – seule certitude, c’est presque toujours de manière prématurée…

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Plus récemment encore, à la suite des ethnologues qui avaient réussi à changer notre vision des autres peuples, les éthologues sont arrivés… Spécialistes du comportement animal, ils ont voulu nous faire croire qu’ils promouvaient une nouvelle manière de s’occuper de chevaux. On pouvait désormais leur parler, et même leur murmurer à l’oreille ! On les dressait différemment. On comprenait ce qui se passe dans leur tête. Pourtant, dans leur grande majorité, ces éthologues eux aussi ont perpétué les pratiques militaires, dans les coulisses de l’équitation-spectacle : vous avez devant vous un cheval parfaitement calme et obéissant, qui fait des choses extraordinaires sans aucune contrainte… Mais derrière le rideau, il va retourner à son box, les fers aux pieds, avant de reprendre les heures d’entraînement à la baguette qui lui ont appris la docilité.

Comment peut-on parler d’amour des chevaux, cet amour que claironnent jockeys et cavaliers des centres équestres alors qu’ils perpétuent eux-mêmes les pires traditions ? Comment peut-on parler de confiance entre cheval et cavalier dans ces conditions ? Comment être en accord avec la nature, ou plutôt avec l’humanisme le plus élémentaire en faisant sciemment « mal » à un animal que nous voulons proche de nous, avec qui nous souhaitons partager des moments de bonheur et non plus des champs de bataille ou de labour ? Même si le monde équestre a désormais accès à des idées nouvelles et argumentées, le plus difficile n’est pas de prendre en compte ces approches, c’est surtout d’abandonner les anciennes ! La tradition « culturelle » est plus puissante et la remise en cause impossible pour le plus grand nombre. La résistance au changement demeure souvent la plus forte, d’autant que nous avons pour habitude de nous conformer au groupe dominant.

La transition va donc s’inscrire dans le temps et le changement de mentalité s’installer, souvent dans un joyeux désordre et avec des messages contradictoires. Tout changement trouble et c’est tant mieux ! La remise en cause demande un minimum d’esprit d’ouverture et au moins une bonne dose de respect qui semble bien manquer dans le monde équestre institutionnel.  Que ceux qui s’appliquent à véritablement considérer le cheval comme étant un individu excusent cette généralité : nous, les hommes, sommes peu élégants, peu généreux vis-à-vis de cette espèce qui nous a suivis les yeux fermés dans toutes nos folies. L’homme abuse, avec ses congénères, avec les autres espèces. Ne soyons plus complices de cette démarche peu honorable. Commençons à grandir dans notre relation à l’autre. Refuser cette prise de conscience, c’est nous ignorer nous-mêmes.

Pierre ENOFF Novembre 2011

 

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